La résidence d’été du comte de Premio-Real à Lévis (1881-1886)

Le comte de Premio-Real, Consul d’Espagne à Québec, de 1878 à 1886

Source : Roy, Pierre-Georges, Dates Lévisiennes, deuxième série, pp. 47-57 (1948)

Le comte de Premio Real arriva à Québec en 1878 en qualité de consul d’Espagne. Il passait pour très riche et, vraiment, ses façons de vie étaient celles d’un millionnaire. Il commença par s’installer dans l’ancienne propriété du juge en chef Smith (1), voisine du Club de la Garnison. Cette maison aurait pu loger tout un régiment, et le comte était seul, sa femme ayant refusé de le suivre au Canada.

Dès lors, commencèrent les excentricités du comte de Premio-Real.Lorsqu’il sortait dans les rues de Quebec, il était généralement accompagné de son secrétaire mais celui-ci le précédait respectueusement de quelques pas. Si le comte entrait dans un magasin, il se faisait annoncer par son secrétaire et le commis recevait instruction de ne pas manquer de qualifier le comte de  »Son Excellence », chaque fois qu’il leur parlait. De plus, Le comte de Premio-Real, s’il faisait de menus achats, n’acceptait pas de monnaie. Elle restait sur le comptoir pour le commis qui l’avait servi..

Dans ses relations d’affaires, les lettres reçues par le comte étaient ouvertes par son secrétaire et si elles ne portaient pas le suscription  »Son Excellence », elles étaient renvoyées au postulant avec prière de se conformer au protocole. Et que d’autres excentricités on pourrait raconter sur le comte de Premio Real !

Musicien, poète, archéologue, le comte de Premio-Real rêva d’être Mécène de nos artistes et de nos écrivains. Il organisa, en 1879, un concours sur l’histoire du Canada et fit tous les frais de cette fête littéraire. Le vainqueur du concours fut le docteur N.-E. Dionne et, outre le généreux prix qu’il lui accorda, le comte de Premio-Real voulut payer les frais d’impression du travail du docteur Dionne.

Les artistes et les écrivains canadiens de la capitale, en 1879, ne jouissaient pas même de l’aurea médiocritas ( i,e, le juste milieu) dont parle le poète. On peut croire que tous se donnèrent la main pour célébrer les mérites de Son Excellence le comte de Premio-Real. Faucher de Saint-Maurice et Nazaire Levasseur furent les thuriféraires les plus heureux du noble espagnol. Que de fois il les reçut à dîner au Club de la Garnison, voisin de sa demeure!. Les vins français et espagnols coulaient alors en abondance sur la table du petit salon oû avaient lieu les agapes.

Mais il faut pourtant en venir aux relations du comte de Premio-Réal avec Lévis. Un jour qu’il passait en voiture, rue Fraser, il s’arrêta quelques instants à l’endroit alors connu sous le nom de Commune. Ce site admirable attira tout de suite l’attention du comte et il décida d’y élever une villa. Ce terrain appartenait au gouvernement de Québec et le comte de Premi- Réal l’acheta à bon compte.

Dès l’été de 1881 les travaux commencèrent. La maison qu’il fit construire n’était pas extraordinaire mais il dépensa des sommes folles pour améliorer le terrain. Toute cette partie de la rue Fraser était dans le roc vif et à cette époque les machines perfectionnées pour percer le roc n’existaient pas encore. Tout ce travail se fit au pic et à la pelle par une douzaine d’ouvriers bien payés et qui ne se fatiguaient pas trop.

Le comte de Premio-Réal venait à Lévis tous les jours et conduisait lui même les travaux.

Je lis dans le Quotidien du 8 septembre 1883 :  » Depuis bientôt deux ans, le public se demande ce que peut bien faire construire le comte de Premio-Real, consul d’Espagne à Québec. C’est une place de promenade pour l’été, saus doute, mais nous ne savons pas trop quel nom l’on pourrait donner à cette construction d’un tout nouveau genre. C’est d’abord une allée large d’une dizaine de pieds et taillée en forme de talus. Au-dessous, se trouvent deux autres allées de la même dimension et faites de la même manière. Plus bas encore, il y a un grand rond qui n’a pas moins de 70 pieds de diamètre. Tout autour sont plantées de petites épinettes et en dedans des érables bordent les allées. Quand le tout sera fini ce sera certainement le plus joli bocage de toute la Puissance. Nulle part ailleurs se trouve un point de vue aussi admirable, aussi enchanteur. C’est le plus beau panorama qu’il est possible de voir. Aux pieds de la propriété coulent les eaux silencieuses et rapides du Saint-Laurent, en face s’étend la côte de Beaupré, à l’ouest se dresse le magnifique promontoire de Québec que domine une imposante citadelle, dont la bouche des canons semble tournée vers nous, on y voit en outre plusieurs grands et somptueux édifices comme l’Université Laval, le Séminaire, le palais archiépiscopal et autres; à l’est, au milieu du fleuve, l’île d’Orléans. »

Une fois sa villa terminée et ses alentours disposées comme un jardin oriental, Premio-Real, fier de sa création, y reçut des amis. Certains soirs d’été, le comte recevait à dïner jusqu’à dix ou douze convives pendant que ses amis buvaient le champagne à l’intérieur de la villa, un orchestre de six ou sept instrumentistes installés sur la terrasse de l’habitation faisaient la joie des nombreux curieux arrêtés sur le large trottoir de la rue Fraser.

Parmi ceux que Premio-Real reçut à sa villa de Lévis, je compte l’honorable Honoré Mercier, qui fut premier ministre de la province de Québec, les juges L.-B. Caron, J.G. Bossé, J.-E. Robidoux, et MM. Paul de Cazes, Faucher de Saint-Maurice, Nazaire Levasseur, Sir François Langelier, Charles Langelier, Napoléon Legendre, etc., etc. Il va sans dire que la plupart des personnages étrangers qui vinrent à Québec de 1883 à 1886 furent les hôtes du comte espagnol à sa villa de Lévis.

Cette fantasmagorie dura cinq ou six ans. L’hôte recevait si bien et était si aimable pour tous, qu’on recherchait ses invitations pour un séjour de quelques heures à la villa de la falaise de Lévis. Hélas! Les beaux jours sont courts et la splendeur de la villa ne dura pas plus de cinq ou six années.

La légende populaire grossit démesurément les objets. Que de fois j’ai entendu parler de voies souterraines qui unissaient sa villa au très beau kiosque en pierre qu’il avait fait construire sur la cime la plus escarpée du cap. Selon les gens, un corridor de cinq ou six pieds de largeur descendait de la villa, sous terre, jusqu’à l’étage inférieur du kioske. Que de blagues! J’ai habité la villa du comte de Premio-Real de 1896 à 1899. J’ai exploré le terrain des centaines de fois et je puis affirmer que je n’y ai jamais trouvé la moindre vie souterraine. Le seul souterrain qui existait dans toute la propriété était une petite pièce emmuraillée, tout près du kioske, destinée à recevoir les instruments nécessaires à l’entretien du terrain. Quant à la villa elle-même, sa seule différence avec les maisons ordinaires et que son sous-sol renfermait deux puits creusés dans le roc qui donnaient une eau excellente. Il faut se rappeler qu’à cette époque l’aqueduc municipal n’existait pas encore. Un des ouvriers qui travaillèrent pour le comte Premio-Real m’a raconté qu’il fit tomber un mur de trois pieds d’épaisseur qui séparait sa salle à manger de sa cuisine pour placer quatorze chaises dans cette pièce. Il avait la phobie du nombre treize et n’aurait voulu pour rien au monde avoir treize chaises autour de sa table.

La fortune du comte de Premio-Real n’était pas aussi considérable qu’on le croyait dans son entourage puisqu’un bon jour il se trouva vis-à-vis de rien. Il quitta alors sa somptueuse maison de Québec pour prendre un logement plus modeste sur la rue Saint-Louis. Pour comble de malheur, il perdit sa charge de consul d’Espagne. Les amis des jours prospères s’éloignèrent de lui comme les rats se sauve du navire qui va être englouti. Abandonné, de tous ceux qui avaient joui de son hospitalité et de sa bourse, désabusé, désespéré, le comte de Premio-Real se renferma dans son appartement de la rue Saint-Louis. Le matin du 17 octobre 1888, son unique domestique le trouva, gisant sur le plancher de sa chambre à coucher, avec une balle dans la nuque.

Il y eut une enquête du coroner, les journaux du jour parlèrent un peu de cette tragédie, puis ce fut le silence, l’oubli.

Le pauvre comte de Premio-Real ne trouva pas même l’hospitalité pour sa tombe dans un cimetière de Québec. Il fut inhumé au cimetière de la paroisse de Sainte-Foy dont le curé Sasseville, avait été son ami aux jours de sa prospérité.

Premio-Real avait vécu un peu pus de huit années à Québec et Lévis, avait reçu presque royalement à sa résidence de la vieille capitale rue Saint-Louis comme à sa villa de Lévis. Combien de ceux qui s’étaient assis à sa table et avaient profité de ses largesses accompagnèrent sa dépouille au petit cimetière de Sainte-Foy ? Son acte de décès nous le dit :

« « Le dix-neuf octovre mil huit cent-quatre-vingt-huit, nous, prêtre soussigné, avons inhumé, dans le cimetière de Saint-Foy, le corps de Son Excellence, Monsieur le comte de Premio-Real, consul-général d’Espagne, pour la Confédération du Canada. Né Don José-Antonio de Lavalle, originaire de Cadix, en Espagne; décédé à Québec, le dix-sept courant, âgé de quarante-huit ans. Furent témoins de la sépulture Messieurs les membres du corps Consulaire Ovide Frechette, Ecuier, secrétaire du consulat d’Espagne, Ulric Dussault et plusieurs autres, lesquels ont signé, avec nous, de ce requis, lecture faite,

Ovide Frechette – A. Dias – J. Dubail, consul général de France – Theodore W. Downs, United States Consul – F.A. Schwarts, Consul of Sweden and Norway – C. Pitl, Consul for the German Empire – J. Arthur Maguire, consul general Arg. Rep. – Andrew C. Joseph, consul for Belgium – L.B. Caron, Juge C.S. – Alexandre Chauveau, J.S.P. – N. Levasseur – L, Duchastel – F. Sasseville, Ptre, Curé.

La villa du comte de Premio-Real fut vendue par autorité de justice le 23 février 1889 eet adjugée à la banque de Québec pour la somme de $1 400. Lee comte avait dû dépenser au moins $30 000 pour cette maison et son terrain. Elle passa ensuite à James Lawlor puis à plusieurs autres propriétaires. Enfin, en 1939, M. Arthur Charrier achetait l’ancienne propriété du comte et détruisit la villa pour la remplacer par la belle maison qu’il occupe présentement.

Alors que j’habitait la maison du comte, il y a déjà plus d’un demi-siècle, je reçus la visite d’un pauvre diable qui, pendant quelques années, avait été à l’emploi du noble personnage comme domestique à tout faire à sa villa de Lévis. Il voulait revoir la propriété qu’il avait contribué à embellir et aussi les pièces qu’avait habitées son  »bienfaiteur », l’ancien consul d’Espagne. Cette visite d’un humble de la terre me fit longuement réfléchir sur la belle vertu de reconnaissance. Combien de ceux que le comte avait reçus aux jours de sa splendeur s’étaient occupés de lui dans les heures de détresse qui précédèrent sa fin tragique? Peut-être deux ou trois, et encore, je n’en suis pas certain. Ce pauvre diable, lui, ne devait rien à son ancien maître puisqu’il avait fourni son travail en retour de son salaire, mais tout de même, il se rappelait avec reconnaissance des gentillesses de l’ancien chatelain de la ville de Lévis. La reconnaissance, avouons-le, est une plante rare qui se cultive plutôt à l’ombre, chez les petits de la terre.

Rapporté par Yvan-M. Roy, historien local

(1) William Smith, né le 18 juin 1728 à New York et mort le 6 décembre 1793 à Québec, est un juriste britannique. Loyaliste de la révolution américaine, il est juge en chef de la province de New York de 1780 à 1783 puis juge en chef de la province de Québec de 1786 jusqu’à sa mort en 1793.

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