Plaidoyer de l’historien Michel Lessard adressé à Gilles Lehouiller, maire de Lévis, pour assurer la sauvegarde de la maison Rodolphe-Audette

Lettre au maire de Lévis

 

Lévis, le 25 janvier 2017

Bonjour Monsieur le Maire

J’espère que vous êtes en bonne santé et que vous trouvez toujours plaisir à gérer notre ville. Sans être complaisant, j’avancerais  que vous faites un excellent travail et je vois mal qui vous remplacerait avec autant de passion et d’expérience.  Le matin même des audiences du Comité de démolition sur la maison Rodolphe-Audette construite en 1890, j’aimerais vous faire part de mon point de vue sur ce bien patrimonial majeur  de notre cité.

La valeur patrimoniale d’un bien culturel  bâti.

On peut identifier un bien culturel bâti  à valeur  patrimoniale et le protéger par la loi et certains règlements lorsque :

1-  Le bâtiment a été le site d’un évènement marquant pour une société, un pays, le lieu de résidence d’une gloire régionale ou nationale ou le quartier d’une grand institution

2-L’œuvre présente éloquemment  des caractéristiques architecturales représentatives d’un style  de bâtiment  appartenant à une époque donnée et à un registre social évident

3-Le bâtiment  possède un riche pedigree lié à l’histoire locale ou nationale

4-Le bien  appartient à la mémoire héritée d’une agglomération ou d’un ensemble.

La valeur patrimoniale de la maison Rodolphe-Audette

La maison Rodolphe-Audette sur la rue Saint-Laurent à Lévis (1890)  a d’abord été la résidence d’un personnage historique lévisien  de la grande bourgeoisie d’affaires locale,  régionale et nationale , comme Alphonse Desjardins et plus tard, l’économiste banquier Michel Bélanger, Lévis demeure le lien d’une pépinière de visionnaires nationaux dans le développement du monde de la gestion des affaires, un pan de notre histoire locale  qui devrait être mis en lumière, pour rappeler notre fabuleux passé et stimuler notre fierté identitaire. Le siège de Desjardins et de ses 5 000 employés en témoigne éloquemment aujourd’hui.

Rodolphe Audette (1848-19210 EST UN CÉLÈBRE HOMME D’AFFAIRES DE Québec et Lévis originaire de Beaumont. Lié par sa mère Flore à la riche et puissante famille Fraser d’origine écossaise, il entre à 18 ans au service de l’immense grossiste Isidore Thibaudeau ayant pignon sur rue Dalhousie et dont il deviendra plus tard l’associé. Son oncle Thomas Fraser, dont une élégante rue sur la falaise porte son nom, avait donné en 1851 un vaste terrain pour la construction d’un collège destiné à former des jeunes aux affaires, le Collège de Lévis, sorti de terre deux ans plus tard et où Audette fera ses études, comme Alphonse Desjardins, comme Michel Bélanger, comme Louis Vachon. Bien établi parmi la bourgeoisie de Québec, il passera ensuite à la présidence de la Banque Nationale fondée quelque décennies auparavant, une institution comptant alors une vingtaine de succursales à travers le Québec. L’homme d’affaires entretiendra deux résidences, une première dans le voisinage de l’Hôtel-Dieu de Québec en hiver, et une autre, une sorte de villa à l’italienne, dressée sur le cap de Lévis

La maison  Rodolphe-Audette est bien représentative d’un type d’architecture monumentale domestique bourgeoise  multiplié   au point de rencontre de l’éclectisme et de la modernité (1880-1920), puisant à la tradition de la villa palladienne anglaise, comme on en trouve plusieurs spécimens   notamment sur les rues Fraser, Déziel, Wolfe, Bégin,  Guénette  et parsemés ici et là sur l’ancien territoire de Lévis, l’opulent chef-lieu. Des presbytères ou maisons curiales  vont également  s’inscrire dans le même élan conceptuel. Dans son état d’origine,  la maison Audette représentait un exemple majeur de cet épisode de notre riche passé architectural.

La maison Audette et son premier propriétaire peuvent être aisément documentés par une recherche en archives, par des photographies du patrimoine au moment de son occupation, par l’enquête orale auprès de descendants et de témoins âgés qui ont vu vivre cette résidence qui prend tout son sens dans l’histoire des élans étonnants du monde bancaire à Lévis, comme l’a minutieusement révélé  l’historien Yvan Roy dans plusieurs articles savants à la Société d’histoire régionale de Lévis

Enfin cette maison monumentale triomphant  au sommet de la côte Bégin sur la rue Saint-Laurent fait partie de notre mémoire héritée, son muret en pierre bosselée, sa monumentalité impressionnante avec ses deux galeries superposées agrémentées de colonnes doubles,   son cadre naturel exceptionnel, ses jardins et son ouverture sur le panorama de Québec ayant toujours marqué nos esprits et conforté l’identité fortement évocatrice de la vie bourgeoise dans  notre ville. Ce château était le nôtre, un point de repère enraciné, une œuvre architecturale de fierté.   L’architecture d’une ville se lit comme un grand livre racontant l’histoire sociale et culturelle d’une société.  Détruire la maison Audette  après la mise à  mort de ses jardins par la spéculation, obligerait pour plusieurs  à un profond deuil.

 

J’imagine ce que devait être les soirées d’été sur les vérandas à siroter un doigt de porto ou une limonade maison à la Belle époque , en contemplant la vie indolente  du fleuve au crépuscule; ou un grand souper de famille  au temps des fêtes montrant une table montée , agrémentée de pièces d‘argenterie et d’un  service  fantaisiste  en faïence anglaise, verres en  cristal et couverts en sterling massif de style art nouveau, toute cette mise en scène étalée  sur une nappe de dentelle richelieu entourée d’un mobilier  en chêne fumé de style Mission, la mode du temps. Au mur, une nature morte d’Horatio Walker.

Spéculation, vandalisme et conservation à Lévis.

Dans le développement des villes, on identifie  deux catégories de citoyens. Il y a les progressistes  qui favorisent la  ville heureuse, la slow city et les autres que je qualifierais de refermés, qui optent plutôt pour une ville payante. Les premiers sont  avant tout motivés  par les valeurs sociales et culturelles, les autres, par les valeurs de leur placement, la vitesse de leur profit et l l’épaisseur de leur portefeuille . …..C’est ici le fossé qui sépare les membres de la Chambre de Commerce de ceux du GIRAM depuis 35 ans.  Je vous invite à explorer  sur Google les sites traitant de la slow city, de la ville lente, dans l’esprit du slow food par rapport au fast food.

Il y a 15 ans, la maison Audette a été achetée au prix de $ 450,000.00.  Par la suite,  un joyeux propriétaire  a taillé deux terrains de $ 500,000.00 au moins chacun à même les jardins, il a ensuite aménagé une courte rue, puis revendu la  vieille maison Audette un peu éclopée pour  $ 500,000.00 au promoteur actuel. Les deux terrains de cet espace  panoramique ont été construits de maisons nouvelles. Le propriétaire radieux  a donc  empoché des profits de $ 500,000.00 à $ 700,000.00 au moins, après seulement quelques années d’investissement. La belle affaire! Ce procédé est commun avec la vente de  grosses maisons anciennes bourgeoises presque toujours   dotées de grands jardins. J’ai vécu personnellement une telle passe profitable  avec la maison Georges-Edward Perrault dans la rue Perrault, il y a 40 ans. Perrault était un des riches marchands qui a participé activement au développement de notre ville Sa succession a vendu la maison à de petits bourgeois spéculateurs de Lévis, les jardins en  façade ont été divisés pour permettre la construction d’un duplex, le bâtiment fut  vidé de son contenu dont un coffre-fort de grande valeur technique et artistique, puis la bâtisse  originale en bois  qui nécessitait  grandes réparations,  a été vendu à un autre prédateur culturel qui a subdivisé  la maison en quatre logements, tôlé l’extérieur et ruiné tout le sens d’une rue qui portait le nom d’un de nos premiers millionnaires où triomphait ostentatoirement sa maison munie d’un élégant porche vitré. C’est ainsi qu’on tue une ville à petit feu. Ce vandalisme du patrimoine lévisien a atteint un sommet, il y a 25 ans, quand on a fait disparaître la plupart des anciens qui dormaient dans le cimetière Notre-Dame , parce que les familles non retracées  ne pouvaient être cotisées pour  les frais annuels de location des lots, la perpétuité étant légalement  limitée à 99 ans. On manquait de place!!!  J’ai dénoncé ce manque de fierté sur les ondes de Radio-Canada, un point de presse  qui a fait le tour du pays.

 

On trouve dans le villes, un type de promoteurs  charognards du patrimoine national qui achètent pour une chanson  de belles  grosses maisons anciennes construites entre 1870 et 1930, qui conservent quelques éléments originaux  des extérieurs, mais qui mettent la hache dans les intérieurs d’époque pour réaménager deux ou  trois logements payants. Escaliers à mains courantes valseuses, boiseries d’une riche modénature, mouluration de plâtre ou de bois, portes à caissons en chêne, cheminées, couleurs anciennes, céramique dégageant un parfum romantique et ethnologique  suranné, habillage lourd des fenêtres, salles de bain en céramique émouvantes, calorifères stylisés,  tout passe dans la moulinette de l’ignorance crasse et du profit à la sauvette. Les municipalités devraient citer ou classer des intérieurs.

 

Mais je m’en voudrais de vous laisser sur une note amère. Lévis fait de grands efforts de conservation patrimoniale. Les maisons Louis-Fréchette, Desjardins, la Galerie Louise-Carrier, la Maison des ainés dans une ancienne école, le Chantier A.C. Davie, le vieux presbytère de Saint-Nicolas, le Vieux Bureau de poste de Saint-Romuald, les Visitandines qui logent maintenant l’œuvre du Patro de Lévis, la Bibliothèque Pierre-Gorges Roy dans l’ancienne chapelle du Collège puis toutes ces maisons opérant  des activités d’économie sociale, des foyers pour personnes âgées… Vous devriez mettre sur pied un Comité  consultatif de réflexion pour déterminer ce qu’il advient  des nombreux  vieux édifices institutionnels religieux qui surgissent sur le marché immobilier. Avec des gens compétents…et passionnés.

 

Comment dénouer le débat sur la maison Rodolphe-Audette.

La ville de Lévis est responsable  de l’état actuel de la maison Rodolphe-Audette. Ce dossier traîne depuis 15 ans. Quand les religieuses  Notre-Dame-du-Perpétuel -Secours de Saint-Damien de Bellechasse ont mis ce patrimoine en vente, la municipalité aurait dû se porter acquéreur. Ce terrain équivalait à une seconde Terrasse de Lévis, mais le promontoire cette fois végétalisé  aurait pu être aménagé en jardin anglais. Avec un belvédère côté nord de la rue Saint-Laurent, connectée à la piste cyclable. Il faut maintenant oublier le projet de grand jardin et de secteur, l’espace étant envahi  de grosses maisons modernes cossues.

 

Pour les vestiges meurtris par le temps et le vandalisme de la maison saccagée, trois suggestions s’offrent en perspective.

Un projet or, une restauration selon les règles de l’art, intérieur et extérieur dans les moindres détails de finition. Quand on sait que la petite maison natale Louis-Fréchette propriété de la ville a  coûté 1,2 million, il faudrait débourser 2 à 2.5 millions pour rétablir la maison Audette en la mettent aux normes d’une  éventuelle utilisation publique.

Un projet argentOn investit que sur l’extérieur du carré, portes, fenêtres, galeries et escaliers, revêtement original des murs de périmètre,  couverture,un million de dollars ou à peu près.

Un projet bronze. On la démolit entièrement la maison  et, parce qu’elle appartient à la mémoire héritée,  on en construit une semblable pour 800,000.$. Dans les deux derniers cas, la finition intérieure se fait en placoplâtre dans l’esprit des constructions modernes actuelles intégrant une mécanique au goût du jour.

 

La ville, comme le permet la loi, pourrait opter pour le plan argent, exproprier le propriétaire actuel comme le permet la loi, remettre le bien culturel sur le marché à ses conditions. La maison pourrait servir de lieu culturel public panoramique propriété de la ville, exploitant la vue et la parcelle de jardins utilisable dans le parcours de la piste cyclable. La maison pourrait devenir un restaurant branché avec vue imprenable sur le fleuve et la capitale historique, une galerie d’art, un centre d’interprétation de la fabuleuse histoire économique et financière  du Québec et de Lévis  en participation avec la Banque Nationale dont Audette fut un des présidents. On pourrait aussi restituer complètement l’aménagement original de la maison, comme à la maison Desjardins ou à la maison Cartier à Montréal ou celle de Papineau à Montebello, un arrêt touristique incontournable dans le parcours du Vieux-Lévis,  Ou devenir un banal duplex en condominium dans la facture volumétrique originale de la maison.

Avec mes cordiales salutations,

Michel Lessard, Lévis

EN SUPPLÉMENT DANS LE JOURNAL LE SOLEIL (25.01.17)

http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201701/25/01-5063034-nouvelle-offensive-pour-sauver-la-maison-rodolphe-audette

 

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Un commentaire pour Plaidoyer de l’historien Michel Lessard adressé à Gilles Lehouiller, maire de Lévis, pour assurer la sauvegarde de la maison Rodolphe-Audette

  1. Louise Chabot dit :

    Cette magnifique maison a été notre fierté depuis des lunes, elle fait partie de notre histoire de vie, ce monument pourrait se transformer en centre touristique, fière ambassadrice de Chaudière-Appalaches !
    Les sites historiques sont des bibliothèques vivantes !

    Merci,

    Louise Chabot

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