Côte du Passage : Dérive de la ville

Le verdict de démolir la maison ancestrale du 35-37 Côte du Passage annoncé par la ville  le 15 novembre dernier a sidéré les protecteurs du patrimoine et des quartiers historiques : historiens, architectes, regroupements régionaux, l’Association des amis et propriétaires des maisons anciennes du Québec, fonctionnaires de la ville et représentants de différents paliers de gouvernement dont notre député provincial, le Conseil des Monuments et Sites du Québec, , le ministère des Affaires culturelles ainsi que tous les citoyens ayant été impliqués dans cette demande de démolition depuis un an et demi. Cette décision a été prise par un comité de 3 personnes alors que le ministère des Affaires culturelles, après 6 ans de travaux conjoints avec des fonctionnaires de la ville de Lévis, est maintenant prêt à accorder le statut d’arrondissement historique national au Vieux-Lévis, ce qui est une reconnaissance de prestige à rayonnement national.

Le 20 décembre, trois membres du conseil municipal de la ville de Lévis donneront un 2e verdict, décidant du sort de 3 autres bâtiments dela Côte du Passage, situés en face du  premier, et pour lesquels il y a eu également demandes de démolition.

Ces quatre bâtiments construits entre 1832 et 1882 ont été acquis par un même promoteur dans le but de les démolir  et construire des blocs de condos de luxe à forte densité et ne laissant aucun espace vert. Les bulldozers sont à la porte et grondent avec insistance. Ces maisons ancestrales qui abritaient des citoyens d’ici pour un loyer raisonnable feront place à des habitations coûteuses accessibles à des porte feuilles bien garnis, évacuant ainsi les jeunes familles, les travailleurs « ordinaires », les personnes seules, les étudiants, bref ces gens qui font qu’un quartier est diversifié et ouvert à tous.  Ce genre d’habitation inaccessible à la moyenne des gens pullule actuellement dans les quartiers « intéressants ». L’espace St-Louis, avec sa volumétrie dissonante, viendra sous peu encadrer le Vieux-Lévis, avec les Rives du St-Laurent, Le Diamant Bleu et Jazz : quatre sentinelles formant presqu’un quadrilatère. Densifions, densifions, disent les élus de la ville. Ce mot semble cautionner n’importe quelle action et le développement sauvage ; c’est le nouveau credo de l’argent vite fait et du manque de vision dans le développement urbain. Avec ces quatre constructions démesurées en regard de la trame urbaine du Vieux-Lévis, cet objectif de densification devrait dorénavant être considéré comme chose faite. Or ce n’est vraisemblablement pas le cas car pour notre mairesse, il faut encore plus, rien ne va assez vite à son goût…

QUE SE PASSE T’IL À LA VILLE DE LÉVIS ?

Depuis un an et demi, les citoyens et les groupes tentent de renverser cette hécatombe annoncée et de raisonner les élus, de voir clair dans les brumes des discours et actes contradictoires que la ville étale comme s’il s’agissait d’évidences.

M. Théberge, conseiller du district Desjardins et  président des deux comités de démolition, annonçait en juin dernier à la radio de Radio-Canada, qu’un PPU viendrait protéger ces bâtiments or celui-ci n’a pas encore vu le jour et une première ordonnance de démolition est émise par lui-même. Nos élus de la ville portent comme un étendard le PIIA qui pourtant ne concerne aucunement ni les potentielles démolitions ni la grosseur (la monumentalité) des reconstructions et qui ne porte aucun regard sur la trame historique d’un quartier donné. Le PIIA est un outil ayant répertorié les maisons ancestrales (datant d’avant 1946) et établissant des critères  pour la rénovation de ces maisons. Cet outil est utilisé lors de nouvelles constructions dans les quartiers visés. On a vu la portée de ce PIIA en ce qui concerne JAZZ et les maquettes de l’Espace St-Louis. C’est avec fierté que notre conseiller municipal évoque que le PIIA a contraint le promoteur de JAZZ à faire un toit mansarde… Il y a loin de la coupe aux lèvres pour protéger nos bâtiments et nos quartiers historiques !

Le PIIA fait en sorte que, en tant que propriétaire d’une maison ancestrale, je doive consulter un architecte de la ville qui lui-même devra obtenir l’approbation d’un comité pour l’acceptation du modèle de mes baratins de galerie. C’est ainsi et je n’ai rien contre, sauf que pendant ce temps, des projets démesurés et totalement en rupture avec le caractère du quartier vont de l’avant avec la bénédiction de la ville. Que faut-il comprendre ? En ce qui concerne ces demandes de démolition cet outil n’a aucune pertinence. Prétendre à son utilité à cet effet c’est comme dire qu’on peut faire une traversée océanique assis sur une tondeuse à gazon ; ça n’a aucun rapport.

RÉUNION D’INFORMATION  PAR LA VILLE SUR CES OUTILS

La ville a convoqué récemment les citoyens pour exposer les outils de protection du patrimoine dont elle dispose et tenter de rassurer  tout le monde. Or, chose étrange, cette action est initiée après avoir acquiescé à la démolition d’un premier bâtiment ancestral. Ça vous met la puce à l’oreille ? Devant la controverse grandement médiatisée, le traitement au cas par cas de ces demandes de démolition, le refus catégorique par la mairesse d’un statut d’arrondissement historique, la gestion pitoyable quant à l’entretien de ces bâtiments et l’évacuation intempestive des locataires, les élus voudraient-ils se refaire une image, démontrer  publiquement comment ils sont ouverts et transparents dans leurs relations avec les organismes et les citoyens ?

Paradoxalement, après un an et demi de représentations de toutes sortes par ces mêmes groupes et citoyens, le comité de démolition par la voix de M. Théberge le 15 novembre, a avoué n’avoir retenu aucun des arguments apportés par lettres ou de vive voix, ayant pour but de protéger l’intégrité du quartier et de ses bâtiments. De plus, lors des 3 comités de démolition ayant eu lieu et lors de la rencontre pour le rendu de la décision concernant le 35-37, il était interdit aux citoyens de parler : de demande de moratoire, de la demande de reconnaissance de statut d’arrondissement historique ainsi que de tout argument ayant déjà été déposé dans les lettres de contestation à ces avis de démolition. On distribuait les baillons et on accordait un « droit de parole » à la fin. Après on se félicitait de « ce bel exercice de démocratie » (paroles de M. Théberge lors du comité de démolition du 1er septembre 2010).

Il semble pourtant que beaucoup de monde soit contre les décisions de la ville– voir la lettre de Mme Christine Belley sur le blogue de cqvl.org  à l’onglet « Appuyez-nous ».

Pourquoi la ville de Lévis s’acharne t’elle à livrer ce bâtiment ancestral à un  promoteur et du même coup venir tuer l’intégrité patrimoniale de ce quartier encore épargné dans ce tronçon dela Côtedu Passage qui est l’artère vitale, la colonne vertébrale du Vieux-Lévis ?

 
POURQUOI ? SPÉCULONS UN PEU…

1-Le  promoteur a acquis ces 4 immeubles avec l’intention de les démolir. On peut supposer sans grande marge d’erreur qu’il avait consulté la ville avant de faire tous ces déboursés ; c’est  ce que font  tous les promoteurs.

2-Il a sciemment négligé de les entretenir afin que leur détérioration justifie davantage son projet de démolition. Pour ne pas trop   perdre d’argent, il a loué les logements, évitant d’informer ses locataires de ses projets de démolition. Vous connaissez la suite.

3-La ville n’a rien fait ou ne s’est pas donné les outils nécessaires pour obliger le promoteur à réparer et entretenir ses immeubles.

4-Suivant ces négligences tant de la ville que du promoteur, il y eu cette saga du bâtiment placardé (36-38-40) pendant les travaux dans la côte et l’éviction intempestive des locataires qui logeaient là. Curieusement, nous apprenions que les panneaux ayant servi au placardage de l’immeuble avaient été déposés dans la cour de cet immeuble plus de 3 jours avant l’éviction sauvage !

5-La ville et le promoteur ont de part et d’autre pris des recours légaux l’un contre l’autre. Les tensions sont fortes entre eux ainsi qu’à l’intérieur même de la ville (la mairesse rabroue ses fonctionnaires et le directeur des communications) et entre la ville et les citoyens.

6-Alors que fait la ville pour apaiser le feu ?

Tout porte à croire qu’elle défendra beaucoup mieux les bâtiments du côté ouest de la rue, soit ceux du 32-34 et du 36-38-40 car elle a fait évaluer ces derniers selon des critères exhaustifs contrairement au bâtiment du coté est, le 35-37, pour lequel elle a commandé une évaluation en restreignant les critères au minimum, sans tenir compte de la valeur historique du bâtiment ni de l’environnement dans lequel il s’inscrit. Ceci ressemble à une chronique annoncée par M. Théberge qui depuis plus d’un an ne peut s’empêcher de semer les indices avec une désinvolture qui étonne et ce tant en ce qui concerne la décision de démolition pour le 35-37 que les tentatives de préservation (des façades ou de l’ensemble ?) des autres bâtiments. Un certain nombre d’événements vont dans le sens d’une décision déjà prise par le président du comité de démolition, bien avant l’audition lors des comités.

CONCLUSIONS DE LA SPÉCULATION

La ville de Lévis, ayant négligé de se donner des outils pour protéger son patrimoine ou n’ayant pas la volonté de le faire (voir le discours de Mme Marinelli aux journalistes), désireuse de profits rapides (taxes), insouciante de ses vieux quartiers et de leur valeur infiniment supérieure à des revenus de taxation, avide de développements rapides, sans égard pour le  patrimoine bâti, le patrimoine végétal et le  patrimoine visuel, cette administration qui gère une ville soit disant « dela Coopération » comme on gèrerait une manufacture de chaussures, mélangeant les termes de coopération avec ceux de collaboration avec les promoteurs, cette administration je disais donc, veut acheter la paix avec le promoteur en lui « donnant » le 35-37 Côte du Passage, un « nananne », un compromis aussi pour sauver la face auprès des électeurs et des médias.

Le problème ?

Ce « nananne » n’est pas peu de chose… Il est un bien collectif et culturel  parce qu’il est au cœur même d’un quartier à valeur patrimoniale supérieure. De plus, les études historiques et architecturales en cours tendent à démontrer que ce bâtiment serait peut-être le plus ancien du tout Lévis à avoir été construit avec ce type de parement et en ferait un témoin majeur et incontournable de l’histoire du patrimoine bâti à Lévis.

De plus, ce bâtiment fait partie d’un tout. Et s’il était remplacé par le monstre annoncé, ce serait un coup de poignard dans le cœur du quartier. C’est le Vieux-Lévis qui serait tué dans sa dimension historique, patrimoniale, sa cohésion et même dans sa valeur $ sur le plan touristique. Ceci éliminerait du même coup la possibilité de donner suite à l’immense honneur que fait à la ville de Lévis le ministère des Affaires Culturelles de reconnaître à cette partie du Vieux-Lévis le statut d’arrondissement historique, s’ajoutant aux 12 autres dela Provincede Québec, honneur que rejette violemment Mme Marinelli qui ne juge même pas bon de s’expliquer à ce sujet. Après avoir bredouillé trois mots, on ferme le dossier. On est assis sur un joyau du patrimoine et on persiste à l’ignorer.

Il faudrait peut-être revoir l’ensemble de la situation à la lumière de tout ce qui s’est révélé depuis le début de ces demandes de démolition. Il n’est pas trop tard. Le ministère, nous a t’on dit, est prêt à intervenir avec l’accord de la ville pour protéger ces bâtiments et sauvegarder ce quartier. Reculer n’est pas une honte Mme Marinelli, c’est même le signe d’une sagesse. Comme on dit : « Il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée ».

Lévis se dit être la ville dela Coopérationpuisqu’elle a vu naître le mouvement coopératif de M. Desjardins et qu’elle accueille le siège social de l’organisation. A l’âge de 19 ans, le jeune Alphonse Desjardins aurait obtenu son premier emploi  au journal l’Echo de Lévis, probablement situé au 36-40 Côte du Passage. Des recherches sont en cours actuellement pour préciser ces données biographiques. Peut-on espérer que le Mouvement Desjardins se sente concerné par ce quartier Desjardins et cette ville de la coopération ?

Si ce quartier et les traces de son histoire sont détruits en raison de l’insouciance et de l’inaction des décideurs de ce Lévis, ville d’histoire et de coopération, alors il faudra bien qu’un jour ces acteurs répondent de leurs actes irrémédiables devant la collectivité.

Rose-Lise Lamontagne
Résidente du Vieux-Lévis
Co-propriétaire d’une maison patrimoniale

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2 commentaires pour Côte du Passage : Dérive de la ville

  1. Éric dit :

    Si chacune des questions qu’on se pose au sujet de cette affaire était une brique, on pourrait rebâtir le Vieux-Lévis d’origine au grand complet…

  2. Marie-Andrée Boulanger dit :

    Petit commentaire en lien avec le point 3 : Vous souvenez-vous des échafauds devant le 36-38 Côte de Passage? Me demandant à quoi cela pouvait bien servir, j’avais questionné à l’époque M. Garant, mon propriétaire, et il m’avait répondu que c’était la Ville qui avait exigé qu’il installe ça craignant que le mur s’effondre… c’est drôle qu’une Ville puisse exiger une telle mesure (complètement inutile selon moi) mais qu’elle n’exige pas de réparation???

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